Au Nicaragua, un très controversé projet de canal5 minute(s) de lecture

07/05/2018
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Alors que le peuple du Nicaragua se soulève depuis plusieurs semaines contre l’accaparation du pouvoir par le président Ortega, un autre débat renaît. Celui qui entoure le projet de canal, lancé en 2014 et prévu pour 2020, qui doit traverser le pays sur 276 kilomètres. Si le chantier est ralenti à cause de difficultés financières, les travaux ont déjà commencé et inquiètent la population, à cause des dégâts environnementaux irrémédiables qu’il pourrait entraîner. On fait le point.

 
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En 2014, le canal du Nicaragua était présenté comme le chantier le plus ambitieux d’Amérique latine. Aujourd’hui, il ne semble plus d’actualité. Le chantier est ralenti depuis plusieurs mois à cause de difficultés financières et de l’intérêt diplomatique renouvelé de Pékin pour le Panama, que le projet nicaraguayen entendait concurrencer. Les travaux reprendront-ils leur cours normal ? Quid des chantiers déjà entamés ? La population est désormais plongée dans l’incertitude, après presque quatre ans de combat contre un projet aux allures de désastre écologique et économique.

 

Le porteur du projet porté disparu

Depuis l’embouchure du Rio Brito, sur la côté pacifique, jusqu’à celle du Rio Punta Gorda, sur la côte caraïbe, le canal du Nicaragua mesurera 276 kilomètres de long. Un chantier pharaonique qui devait se terminer en 2019 puis entrer en fonction en 2020. Désormais, impossible de savoir s’il verra finalement le jour et quand.
La cause ? Un grave problème de financement. Le magnat chinois Wang Jing, propriétaire de l’entreprise HK Nicaragua Development Investment (HKND), portait ce projet attribué par le président Ortega, en contrepartie d’une concession de gestion d’un siècle. Mais il a tout simplement disparu, en même temps qu’une grande partie de sa fortune. Cet ouvrage à 50 milliards de dollars, qui devait faire du Nicaragua l’un des pays les plus riches d’Amérique centrale, est donc pour l’heure hypothéqué.

En prime, la Chine semble s’être complètement désintéressée du Nicaragua. En cause, cette fois, le rétablissement des relations diplomatiques avec le Panama. L’an passé, la Chine a signé 19 accords commerciaux avec le Panama, dont le célèbre canal vient d’être agrandi.

 

Pollution du lac Cocibolca et accaparement des terres

Autre grand sujet d’inquiétude pour la population du Nicaragua : les problèmes écologiques qu’engendrerait la construction du canal. Il doit traverser le lac Cocibolca, la plus grande réserve d’eau douce d’Amérique centrale, avec un risque extrêmement élevé de pollution irréversible des eaux.

En outre, le projet requiert l’accaparement des terres les plus fertiles du pays, ce qui ne manquera pas de bouleverser l’économie régionale et nationale. Au total, 25 000 personnes sont menacées de déplacement. Le canal traversera également 52 % des territoires indigènes et afrodescendants des territoires de Rama et Kriol. En tout, 400 000 hectares de forêts tropicales et de zones humides seraient détruits et plusieurs millions d’hectares d’écosystèmes environnants mis en péril. Si ce projet voit le jour, ce sera un désastre écologique irréparable.

 

Un désastre écologique irrémédiable

Pourtant, ces paramètres ont été soulignés dès 2013, l’année précédant le début du chantier. Tous les experts du pays se sont accordés à dire que le lac Cocibolca ne supporterait pas un projet de cette ampleur, allant jusqu’à prédire une “gigantesque catastrophe écologique” s’il était mené à terme. Ils recommandaient donc plutôt la construction d’une autoroute ou d’un chemin de fer. “Attention ! On risque de finir sans canal et sans lac”, prévenait alors Jacobo Sánchez, ancien directeur du Couloir biologique de Mésoamérique au Nicaragua.

Salvador Montenegro, directeur du centre de recherche sur les ressources aquatiques du Nicaragua (Cira), ne se montrait pas plus optimiste. Catégorique, il affirmait que si le passage reliant les deux océans traversait le lac Cocibolca et endiguait le fleuve San Juan, le désastre écologique serait “irrémédiable”. “Le projet de canal devra être associé à un barrage à l’épreuve des séismes, car le moindre mouvement – ne serait-ce que de 10 centimètres – mettrait fin à tous les espoirs de développement”, prévenait-il.

Autre risque : l’assèchement du fleuve San Juan à partir du barrage et jusqu’à l’embouchure, puisque l’idée est de retenir autant d’eau que possible dans le lac pour ainsi augmenter la flottabilité.

 

Les bateaux vont-ils passer ?

Et même en sacrifiant le fleuve San Juan, les experts sont formels : le lac Cocibolca ne conviendrait pas pour autant à la navigation des bateaux Post-Panamax, dont le tirant d’eau dépasse 15 mètres. Selon Salvador Montenegro, le lac Cocibolca est majoritairement peu profond : 60 % du lac fait moins de 9 mètres de profondeur. “Le navire le plus grand de la société portuaire nationale, dont le tirant d’eau est d’1,2 mètre, est déjà resté coincé et il a fallu une pelle mécanique pour l’en sortir. Et maintenant ils s’imaginent qu’un navire transatlantique pourra passer”, désespérait-il.

Il faudra donc creuser au fond du lac une tranchée d’environ 27,6 mètres de profondeur, 300 mètres de large et 90 kilomètres de long afin que les cargos puissent circuler.

La quantité de sédiments à déplacer équivaut à 1 291 680 tonnes de boue, a calculé Salvador Montenegro. Il soulignait par ailleurs que le courant du lac Cocibolca a un mouvement en spirale, qui remue les sédiments. La tranchée se remplira donc rapidement. “Il sera plus cher de la garder propre que de la creuser”, estime-t-il.

 

Risque de marée noire

Autre désastre écologique craint par les experts : une marée noire dans le lac. Selon Salvador Montenegro, il faudrait vingt ans pour nettoyer une fuite de 5 000 barils de pétrole brut. Et cette source d’eau potable serait perdue pour toujours.

En tous points, ce projet de canal ne tient donc pas la route. Si le gouvernement nicaraguayen s’obstine, il détruira son patrimoine écologique, sans pouvoir faire marche-arrière.
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