Quand le hip-hop rencontre la langue des signes6 minute(s) de lecture

04/04/2018
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Vous vous êtes peut-être déjà demandé ce que ressentent les malentendants et les sourds en écoutant de la musique, et tout particulièrement en concert. Cela dépend évidemment de leur degré de surdité, mais ils peuvent ressentir la musique par les vibrations. En revanche, en concert, il leur est toujours difficile de comprendre les paroles. Lire sur les lèvres à distance est compliqué et le micro cache souvent la bouche des chanteurs. C’est pourquoi certains festivals et salles de concert emploient des interprètes en langue des signes, qui retranscrivent les paroles en direct. C’est le chansigne, particulièrement développé aux Etats-Unis. Et là où il est le plus impressionnant, c’est lorsqu’il s’agit de concerts de hip-hop. Les interprètent font un travail remarquable pour raconter l’histoire, son contexte, retranscrire l’argot et doivent s’adapter aux improvisations des MCs.

 

Les Beastie Boys, le Wu-Tang Clan, Public Enemy, Jay-Z, Eminem, Snoop Dogg. Holly Maniatty a accompagné tous ces artistes sur scène. Elle n’est ni guitariste, ni bassiste, ni rappeuse mais interprète en langue des signes. Et c’est une véritable star dans son domaine. Plusieurs vidéos de ses performances de chansigne sont devenues virales. Peu étonnant car, dès les premières secondes de chaque vidéo, on se laisse facilement ambiancer et impressionner par la façon dont elle parvient à signer en rythme, le tout avec une énergie hors-normes. Au point qu’elle vole parfois la vedette aux artistes, tels que Waka Flocka ou Killer Mike, la moitié de Run the Jewels.

 

Il faut dire que l’interprète n’en est pas à son coup d’essai. En plus de quinze ans de carrière, elle a appris à mêler une utilisation experte de la langue des signes et des recherches approfondies sur les paroles des chansons pour mettre la musique – et particulièrement le hip-hop – à la portée des sourds. Originaire du Vermont, Holly Maniatty a toujours eu un don pour les langues. C’est donc assez naturellement qu’elle s’est tournée vers la langue des signes. C’est à cette époque-là qu’elle découvre le hip-hop, avec les Beastie Boys et le Wu-Tang Clan. Mais si elle est parvenue à associer les deux, c’est plutôt un heureux hasard. Au début de sa carrière, elle travaille pour une agence d’interprétariat qui recherchait quelqu’un pour couvrir un concert de Marilyn Manson. Aucun de ses collègues ne voulait s’y coller, le chanteur étant connu pour ses frasques. Maniatty s’y colle et débute l’interprétariat de concert avec l’un des artistes les plus difficiles à couvrir. La machine est lancée.

Mais il faudra attendre quelques années pour que sa nouvelle passion puisse être exploitée plus régulièrement, l’interprétariat de concert se développant lentement. Mais, aux Etats-Unis, de plus en plus de festivals engagent des interprètes. C’est le cas du Bonnaroo, le festival le plus mythique du Tennessee, et du New Orleans Jazz Fest. Sur ces deux festivals, Holly Maniatty a signé pour Bruce Springsteen, US et même Bob Saget. Désormais, elle couvre environ soixante concerts par an.

 

Chansigner le dernier concert des Beastie Boys

Ce n’est qu’en 2009 qu’elle se lance dans l’interprétariat de concert hip-hop. Avec un événement majeur : le passage des Beastie Boys à Bonnaroo. Qui s’est révélé être leur dernier concert ! Pour signer le live de ce groupe mythique, il lui a fallu plus de 100 heures de préparation. Il fallait bien sûr mémoriser les paroles mais aussi visionner d’anciens concerts et s’adapter aux signes dialectaux. Car l’argot se parle et se signe différemment d’une région à l’autre !

On ne s’en rend pas forcément compte en visionnant ses performances, mais interpréter un concert de rap va bien plus loin que la traduction littérale. Maniatty a à cœur de décrire les situations et le contexte. Par exemple, quand un rappeur évoquait une prise de bec avec Tupac, elle a ajouté le signe du mot “hologramme” pour que les fans sourds comprennent qu’il s’agissait du Tupac virtuel vu au festival Coachella.

Ce qui frappe également dans l’interprétation de Maniatty, c’est qu’elle ne se sert pas seulement de ses bras et de ses mains. Tout son corps bouge en rythme et fait passer le message du rappeur. Lorsqu’elle a signé pour Eminem, elle a étudié sa façon de bouger pour pouvoir le retransmettre aux fans. Idem pour Jay-Z, qui rappe en bombant le torse.

 

 

Freestyler en chansigne

S’il faut cent heures de travail pour préparer un concert des Beastie Boys, vous vous demandez sûrement comment les interprètes parviennent à suivre les improvisations, essentielles en rap et hip-hop. Quand ça part en freestyle, la concentration est au maximum pour Maniatty : elle suit la cadence du hip-hop pour traiter les mots le plus vite possible.

Et elle impressionne à chaque fois le public comme les artistes. Method Man, du Wu-Tang, est même sorti de scène pour la prendre dans ses bras et lui faire un check. Killer Mike, la moitié de Run the Jewels, a été encore plus loin. Il l’a mise au défi de signer en direct toute une série de gros mots. Et le public était étonné de découvrir qu’il existe bien un signe pour “motherfucker”. Le rappeur est devenu l’un de ses plus grands fans après le concert : “Tu te demandes vraiment comment ils peuvent ne serait-ce que garder le rythme. C’est plus que de la technique. C’est de l’art.” Voilà des mots qui récompensent les cinquante heures de travail nécessaires à la préparation du concert de Killer Mike !

 

Comme Holly Maniatty, d’autres interprètes se sont spécialisées dans les concerts de rap et de hip-hop. On adore Amber Galloway Gallego, qui a elle aussi à cœur de s’imprégner du style de l’artiste. Snoop Dogg, Kendrick Lamar, Iggy Azaela, Wiz Khalifa : les plus grands se l’arrachent.

 

Pour faire ce travail, il faut être une véritable passionnée. Pour chaque concert, elle commence sa préparation deux mois avant. Elle peut apprendre jusqu’à 150 titres, puisqu’elle est rarement prévenue à l’avance de ceux qui vont être joués le jour J. C’est donc énormément de travail pour les 500 dollars qu’elle récolte en général. Si vous voulez la soutenir, faites un tour sur sa chaîne YouTube où elle poste des interprétation de ses chansons favorites.

 

En France aussi l’interprétariat de concert commence à se développer. On peut noter le projet du rappeur parisien Radikal MC et de l’interprète nantaise Laëty pour le festival HIP OPsession. Contrairement à la plupart des concerts chansignés, où l’interprète se place au bord de la scène, Laëty est elle aux côtés du rappeur, pour une véritable performance. Pour le public sourd comme entendant, c’est une encore plus belle manière de découvrir le chansigne.

 

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