Retour sur sept ans de crise grecque (2/2)9 minute(s) de lecture

23/06/2018
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Photo : Underclassrising

 

La crise grecque est un véritable feuilleton. Mais, depuis sept ans, le scénario est devenu tellement confus et les personnages si nombreux qu’on ne le suit plus que d’un œil discret. Rebondissements, trahisons et passions sont pourtant au rendez-vous quand on défait le voile obscur des chiffres et des statistiques. Et, surtout, ce feuilleton concerne finalement toute l’Europe, avec un coût aussi politique qu’économique. C’est pourquoi nous avons voulu vous faire le récit de cette crise grecque. En voici la seconde partie.

 

Lire la première partie ici.

 

Liquidités contre austérité : le (mauvais) plan du FMI

Trois plan d’aide contre neuf plans d’austérité. Depuis 2010, l’aide financière apportée à la Grèce se fait à condition que le pays se plie à un programme d’ajustement macroéconomique. Diminution des dépenses, licenciements massifs dans le secteur public, dérégulation systématique du secteur privé, augmentation d’impôts, privatisations sont notamment au menu. Mais ces mesures censées ramener le déficit et la dette à un niveau soutenable n’ont fait que plonger le pays dans une profonde récession. “La plus longue qu’ait connu l’Europe en temps de paix”, précise le rapport de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque. Sur place, la réalité de ces réformes est dure : “Les infrastructures et les services publics – écoles, hôpitaux, tribunaux, municipalités – ont été restructurés, supprimés ou étouffés d’une ou d’une autre afin d’atteindre les objectifs budgétaires spécifiés par les créanciers (…). Des vies humaines, le tissu social, la structure de l’Etat et l’environnement ont subi des blessures qui seront longues à guérir, quand elles ne sont pas irréversibles, comme pour celles et ceux qui ont perdu la vie ou se sont donnés la mort sous l’ère des mémorandums, période où le taux de suicide a atteint des niveaux sans précédent”.  

Depuis le début de la crise, l’austérité imposée à la Grèce n’a pas eu les effets escomptés.

La richesse par habitant a reculé de 21% sans que la croissance ne reparte. En 2016, l’investissement productif a reculé de 13,8% par rapport à l’année précédente. Les exportations ont elles diminué de 1,6%. L’économie réelle de la Grèce est toujours touchée par la crise et d’autant plus avec l’austérité imposée.

Ce résultat après trois plans d’aide, le Fonds monétaire international (FMI), l’un des principaux créanciers de la Grèce, était capable de le prédire. Dès 2010, alors que la Grèce sollicite l’aide internationale pour la première fois, des doutes ont été émis au sein de l’organisme quant à la pertinence du programme. Mais le conseil exécutif du FMI est passé outre, modifiant au passage ses statuts pour ne pas les violer. En effet, le Fonds n’est pas autorisé à prêter de l’argent à un pays si sa dette n’apparaît pas “soutenable avec une forte probabilité”.

 

Mais rembobinons un peu cette histoire. Nous sommes le 9 mai 2010. Le conseil exécutif du FMI se réunit pour discuter de la demande d’aide de la Grèce. C’est la première venant d’un pays appartenant à la zone euro. Lors de cette réunion, deux camps s’opposent : la plupart des européens et les Etats-Unis d’un côté et les pays du Sud et le représentant de la Suisse de l’autre.

Ces derniers jugent exagérément optimistes les prévisions économiques associées à la mise en oeuvre d’un programme drastique de coupes budgétaires. Et trouvent nécessaire une restructuration de la dette comme condition préalable à l’acceptation du programme, ce qui serait en conformité avec les statuts du FMI.

Pablo Pereira, le représentant argentin, exprime alors sa crainte de voir ce programme échouer comme ce fut le cas dans son pays : “Les dures leçons de nos propres crises passées sont difficiles à oublier. En 2001, des politiques similaires ont été proposées par le Fonds en Argentine. Ses conséquences catastrophiques sont bien connues (…) Il y a une réalité qui ne peut être contestée : une dette qui ne peut pas être payée ne sera pas payée sans une croissance soutenue (…) Nous savons trop bien quelles sont les effets des “réformes structurelles” ou des politiques d’ajustement qui finissent par déprimer la demande globale et, par conséquent, les perspectives de reprise économique (…) Il est très probable que la Grèce finisse plus mal en point après la mise en œuvre de ce programme. Les mesures d’ajustement recommandées par le Fonds vont réduire le bien-être de sa population et la capacité réelle de remboursement de la Grèce.”

Le représentant de l’Inde, Arvind Virmani, redoute lui que les coupes budgétaires soient un “fardeau gigantesque” risquant d’enclencher “une spirale déflationniste de baisse des prix, de l’emploi et des recettes fiscales qui pourrait finalement mettre en cause le programme lui-même” et rendre “inévitable” un défaut ou une restructuration de la dette.

Le représentant suisse fait également part de son inquiétude : “même un petit écart négatif par rapport au scénario de référence conduirait à une dette insoutenable à long terme”. Malgré ces sinistres prévisions, qui se sont réalisées, le programme a été adopté. Et la synthèse précise : “La dette [de la Grèce] est globalement soutenable à moyen terme, mais, compte tenu des incertitudes significatives à cet égard, il est difficile d’affirmer catégoriquement que tel est le cas avec une forte probabilité. Cependant, le soutien du Fonds, à hauteur du montant proposé, est justifié en raison du risque élevé d’effets en retour systémiques au niveau international.”

Depuis son expérience désastreuse en Argentine, le FMI avait créé une règle : il ne pouvait accorder un prêt important à un pays que si sa dette était jugée soutenable “avec une forte probabilité”. Or, dans le cas de la Grèce en 2010, la cause précise “il est difficile d’affirmer catégoriquement que tel est le cas avec une forte probabilité”. Le programme aurait donc dû être rejeté car il violait les statuts du Fonds. Mais une nouvelle règle est alors créée pour contourner le problème : l’exemption systémique. Cela veut dire que le FMI peut prêter à un pays dont la dette n’est pas soutenable si celle-ci présente un “risque élevé d’effets en retour systémiques au niveau international”.  

Le FMI a donc préféré adopter un plan d’aide qui – comme cela était prévisible – a fait entrer le pays en récession sans l’aider à se relever plutôt que de faire participer les banques. L’idée avait pourtant été soulevée, notamment par le représentant suisse René Meyer : “Pourquoi la restructuration de la dette et la participation du secteur privé (PSI, Private sector involvement) n’ont-elles pas été prises en considération ? Un examen sérieux devrait être accordé à la restructuration de la dette comme moyen d’assurer la viabilité budgétaire et de faire assumer une partie du fardeau de l’ajustement aux créanciers privés.”

 

Le FMI fait volte-face, l’UE s’entête

Il aura fallu attendre cinq ans et deux plans d’aide irréalistes pour que le Fonds monétaire international change enfin de position. Problème, ça bloque encore du côté de l’Union européenne qui persiste à tenter de résoudre la crise par des plans d’aide. 

Au moment de négocier le troisième plan d’aide – soit depuis 2015 – le FMI a affirmé haut et fort que le plan tel qu’il était proposé ne porterait pas les résultats escomptés. Selon l’organisation, les demandes des pays européens sont irréalisables. Selon l’analyse du Fonds, la dette publique de la Grèce atteindra bientôt 180% du PIB et grimpera jusqu’à 265% d’ici 2060. Dans ces conditions, difficile de dégager un excédent budgétaire primaire de 3,5% du PIB pendant dix ans, comme le stipule l’accord. Certes, le FMI a entièrement raison d’avancer ces arguments mais pourquoi les avoir tu pour les deux premiers plans d’aide, qui étaient tout aussi irréalistes ?

En changeant d’avis en cours de route, le FMI passe pour le gentil puisqu’il milite désormais pour un abandon partiel de la dette publique. Avec la certitude de trouver un redoutable adversaire dans le rôle du méchant : l’Allemagne. Le pays d’Angela Merkel se refuse à envisager cette option. Déjà par manque de confiance mais aussi pour ne pas créer de “précédent” dans la zone euro. C’est-à-dire courir le risque que d’autres pays demandent la même chose.  

 

Mais que faire de cette dette grecque ?

En réalité, beaucoup de pays de l’Union européenne n’ont aucune envie de restructurer la dette grecque, mais laissent l’Allemagne dire “non” à leur place et assumer le rôle du méchant flic. La situation est aujourd’hui politiquement complexe. Ne pas aider la Grèce, c’est être inhumain. Le faire, c’est faire payer les citoyens européens pour les Grecs.

Mais une restructuration de la dette grecque n’en est pas moins nécessaire. L’austérité et les plans d’aide ne fonctionnent pas, la dette continue de gonfler, les citoyens payent le prix fort et rien ne va aller en s’arrangeant. Aujourd’hui, c’est clairement le coût politique qui bloque cette décision. Car, économiquement, une telle mesure ne met pas en danger les autres pays de l’UE. Il ne s’agit pas d’effacer la dette mais d’étaler davantage les remboursements, de baisser les taux ou d’annuler certains titres.

Certains plaident pour un effacement partiel de la dette pour relancer l’économie grecque. Un minimum de 30%, un idéal de 60%. Là aussi, le coût politique est important : c’est demander aux citoyens européens de payer pour les Grecs, c’est accepter qu’un pays puisse faire défaut. Mais ce serait surtout la panique sur les marchés : si un pays ne rembourse pas, les taux vont augmenter pour tous les autres pays de l’UE en difficulté. Avec quelles conséquences sur leurs économies ? Difficile à prédire mais personne ne semble avoir envie de le savoir.

Quelle que soit la décision que l’UE finira par prendre, elle sera douloureuse. Mais elle devra aussi tirer les leçons des sept années d’austérité imposées au peuple grec et qui n’ont fait qu’aggraver la situation du pays.
 
 

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