Retour sur sept ans de crise grecque (1/2)10 minute(s) de lecture

18/06/2018
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La crise grecque est un véritable feuilleton. Mais, depuis sept ans, le scénario est devenu tellement confus et les personnages si nombreux qu’on ne le suit plus que d’un œil discret. Rebondissements, trahisons et passions sont pourtant au rendez-vous quand on défait le voile obscur des chiffres et des statistiques. Et, surtout, ce feuilleton concerne finalement toute l’Europe, avec un coût aussi politique qu’économique. C’est pourquoi nous avons voulu vous faire le récit de cette crise grecque. En voici la première partie.

 

La Grèce vivait-elle aussi dessus de ses moyens ?

Depuis 2010 et l’éclatement de la crise en Grèce, les justifications avancées sur l’état de la dette du pays sont toujours les mêmes. “Les Grecs ne paient pas leurs impôts et leurs cotisations.” “Le gouvernement a vécu au dessus de ses moyens avec des budgets délirants.” Une façon de dire que, finalement, ce peuple a bien mérité ce qui lui arrive. Un retour de bâton en quelque sorte. Or, quand on regarde de plus près, on se rend compte que ces arguments sont soit faux soit incomplets. Et qu’ils ne sauraient justifier à eux seuls la dette accumulée par la Grèce ces dernières années.

 

En fait, plutôt que la conséquence de déficits budgétaires élevés, l’augmentation de la dette est liée aux paiements croissants d’intérêts. La dette accumulée pendant la période 1980-1993 a continué de peser sur le pays à cause des intérêts à rembourser. Le principal facteur d’accumulation de la dette sur cette période est ce qu’on appelle l’effet “boule de neige”. Il se déclenche quand le taux d’intérêt apparent sur la dette est plus élevé que la croissance nominale du PIB. Un phénomène responsable des deux tiers (65,6 %) de l’augmentation de la dette entre 1980 et 2007.

 

Dépenses militaires et corruption

Ensuite, pour mettre fin à un cliché persistant : sur cette période, les dépenses publiques de la Grèce ont été inférieures, en proportion du PIB, à celles des autres Etats membres de la zone euro. Pour être plus précis, le seul poste de budget primaire (c’est-à-dire hors intérêts de la dette) où les dépenses ont été plus élevées est celui des dépenses militaires. En tout, ces dépenses militaires excessives ont contribué pour 40 milliards d’euros à la dette générée entre 1995 et 2009.

Sans ces dépenses excessives – c’est-à-dire avec un budget militaire réaliste – les dépenses publiques de la Grèce auraient été inférieures ou au niveau de celles des autres pays de la zone euro, comme le montre ce graphique de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque :

La plupart de ces dépenses concernent de gros contrats d’achats de matériels militaires fournis par des sociétés basées… dans des pays créditeurs de la Grèce. L’illégalité des transactions et des scandales de corruption ont souvent été soulevés après coup : prix excessifs facturés, matériel défectueux. Mais le scandale de ces dépenses militaires a continué puisque, en 2010, les prêteurs actuels de la Grèce ont conditionné le plan de sauvetage à la confirmation de commandes en suspens de matériels militaires. Pourtant, une partie de ces dépenses relevaient d’objectifs communs de défense de l’Union européenne (plans stratégiques de l’Otan et opérations extérieures de l’organisation en Libye, Somalie et Méditerranée orientale). Elles n’auraient donc pas dû être à la seule charge de la Grèce.

 

 

Enfin, il est vrai que les déficits primaires (hors intérêts) qui alimentent la dette sont dus à un faible rendement de l’impôt sur le revenu et des cotisations sociales patronales. Ce niveau de rendement est nettement inférieur à celui observé dans les autres pays de la zone euro. Il est bien dû à la fraude fiscale – comme cela est souvent avancé – mais aussi aux flux de capitaux illicites. Ces derniers représentent une perte de 30 milliards d’euros de recettes fiscales entre 2003 et 2009. Cette faiblesse du système grec a donc bien contribué à l’aggravation de la dette mais elle ne saurait en être tenue pour principal responsable.

 

Une crise bancaire devenue une crise de la dette publique

A première vue, lorsque l’on regarde l’économie grecque entre 1996 et 2008, on voit plutôt une success story. Après l’intégration de la Grèce au sein de l’UE puis dans la zone euro à partir de 2001, le taux de croissance économique est élevé. Même plus élevé que celui des économies les plus fortes d’Europe !

Mais cet apparent succès économique cachait un vice… Le même que celui qui a causé la crise en Espagne, au Portugal, en Irlande, à Chypre, en Italie. Pour le comprendre, il faut rembobiner un peu. Nous sommes au début des années 2000, la zone euro vient d’être créée. Les économies du centre (Allemagne, France, Benelux, Autriche, etc.) investissent massivement dans les pays de la périphérie (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne, etc.). Les grandes banques privées et les institutions financières des économies du centre prêtent aux secteurs privé et public des économies périphériques. Pas par pure charité, mais parce qu’il était plus rentable à ce moment-là d’investir dans ces pays que dans ceux du centre. Et, grâce à la monnaie unique qu’est l’euro, il n’y avait plus de risques de dévaluation en cas de crise dans les pays de la périphérie.

Mais ces investissements massifs et parfois spéculatifs ont créé une bulle du crédit privé. Elle touchait principalement le secteur immobilier mais aussi celui de la consommation (crédits aux ménages). Et toutes les bulles finissent par éclater ! Ce fut le cas de celle-ci en 2009-2010. Cette éclatement a été directement provoqué par la récession internationale qui a suivi la crise des subprimes aux États-Unis et sa contamination aux banques des économies européennes du centre.

 

La Grèce a sauvé ses banques en 2008

Et qui dit crise bancaire dit sauvetage des banques. Il existe alors deux options : le bail in et le bail out. Le bail in impose aux créanciers de la banque en difficulté (parmi lesquels des clients) de diminuer le montant de leurs créances (sommes que la banque leur doit) ou de les transformer en actions de l’établissement. Le bail out désigne le renflouement d’une banque par un Etat. C’est l’option qui a été choisie après la crise des subprimes mais aussi pour la crise bancaire grecque. Ainsi, la Grèce a opté en 2008 pour un plan de sauvetage de ses banques à hauteur de 28 milliards d’euros. Ce qui a provoqué une énorme augmentation de la dette publique, l’injection de capitaux publics dans les banques et les autres mécanismes de sauvetage étant très coûteux.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase grec. Résultat, en 2009, l’économie grecque rentre en récession. Mais, à ce moment-là, les banques grecques et étrangères couraient encore plus de risques que l’Etat grec avec sa dette souveraine. Elles étaient en effet exposées à des risques croissants sur des prêts non performants. Le sauvetage de l’économie privée grecque avec de l’argent public se poursuit. Mais sans restructuration de la dette publique, qui continue d’augmenter et commence à sérieusement inquiéter. Au moment où la panique s’installe sur les marchés, on voit une crise de la dette publique. Mais on ne voit pas que son déclenchement est dû à une crise bancaire.

 

Les banques françaises friandes
de dette grecque

En 2010, le souvenir de la crise des subprimes est encore frais et ses effets se font encore ressentir. Alors quand des spécialistes commencent à évoquer la possibilité d’un non remboursement de la dette grecque, ce sont de nouvelles faillites bancaires dans toute la zone euro qui se font craindre. En Grèce bien sûr, mais aussi en France et en Allemagne. Car, fin 2009, selon la Banque des règlements internationaux, les banques françaises étaient celles qui détenaient le plus de dette grecque dans leur portefeuille (57 milliards d’euros), devant les banques allemandes (34 milliards d’euros). Ainsi, ce qui est désormais appelé la crise grecque fait paniquer les marchés financiers qui rechignent aussi à prêter à l’Espagne, à l’Italie, au Portugal ou à l’Irlande… Les taux d’intérêt auxquels ces pays empruntent bondissent, ce qui entraîne également une crise dans ces pays.

 

Un plan d’aide à la Grèce
ou aux banques européennes ?

Mais revenons en Grèce ! Nous sommes toujours en 2010, la crise a éclaté et le pays demande de l’aide à l’Union européenne. Sauf que le premier plan d’aide n’a pas vraiment bénéficié au pays. Il a consisté en une chose très simple : faire passer la dette grecque des tiroirs caisses du privé à ceux du public. C’est-à-dire que les titres de dette qui appartenaient à des investisseurs privés comme des banques ont été rachetés par des institutions publiques.

Au total, le FMI et les Etats de la zone euro prêtent 110 milliards à la Grèce. La BCE commence elle à racheter des titres de dette grecque pour éviter que leur prix ne s’effondre. En échange de ce plan d’aide, la Grèce doit se soumettre à une austérité drastique : gel des salaires de la fonction publique, cotisations des retraites allongées, hausses d’impôts, etc. Selon les prévisions, la Grèce devait être sauvée au premier trimestre 2012 et pouvoir à nouveau se financer sur les marchés. Mais, dès 2011, on se rend bien compte que le premier plan ne suffit pas et qu’il faut de nouveau prêter à la Grèce.

 

Ainsi, le deuxième plan d’aide est scellé en octobre 2011. Au programme : une nouvelle aide de 130 milliards d’euros, une annulation de 107 milliards d’euros de ce que doit la Grèce aux créanciers privés et une recapitalisation des banques grecques. Le tout en échange de plus d’austérité pour le peuple grec.

En deux plans d’aide, la dette du pays a donc changé de structure. Avant le premier plan, elle était constituée à 80 % de bons du trésor échangeables sur les marchés financiers. En 2015, seuls 29 % de la dette étaient des bons du trésor. Le reste était constitué de prêts.

Concrètement, avec les plans d’aide, des entités publiques (FMI, BCE, FESF, États de la zone euro) ont remplacé les investisseurs privés. En 2015, 75 % de la dette grecque était détenue par ces entités publiques, contre 0 avant la crise.

Les banques européennes – et particulièrement françaises et allemandes – qui détenaient des titres de dette grecque ont pu s’en débarrasser et échapper au risque d’un éventuel défaut de paiement grecque. Avec ces deux plans, le potentiel défaut de la dette grecque est devenu le problème des citoyens et contribuables de la zone euro.

 

Les chiffres cités dans cet article proviennent, sauf mention contraire, du rapport de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque.
 
 

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