Fela Kuti, Roi de l’afrobeat et figure contestataire africaine7 minute(s) de lecture

23/05/2018
225 vues
Ce mercredi, notre rendez-vous culture rend hommage à Fela Kuti, inventeur de l’afrobeat et figure contestataire du Nigéria, où il a lutté toute sa vie contre la dictature militaire. Artiste engagé contre la corruption et les multinationales venues s’enrichir dans son pays, il était également un artiste complet qui a révolutionné la musique africaine. Sa vie, aussi passionnée que torturée, mérite d’être retracée, de sa naissance en 1938 à son mort du sida en 1997.

 

[private]

La famille Ransome-Kuti, une des plus en vue du pays

Fela Kuti a grandi dans une famille bourgeoise yoruba, une ethnie répandue au Nigéria. Ses parents sont déjà connus dans leur pays : son père, le pasteur Ransome-Kuti, est un chrétien engagé. Mais la figure contestataire de sa famille est sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti. Elle est engagée en politique et milite également pour le droit des femmes. Elle fut d’ailleurs la première femme du pays à conduire une voiture et à voyager en Chine.

Le jeune Fela Kuti grandit donc dans un environnement à la fois très religieux – il va à l’école catholique, où il dirige la chorale – et engagé.

Petit cancre, il redouble plusieurs fois. Au moment de choisir ses études supérieures, il s’envole à Londres, où ses deux frères ont fait médecine. Lui choisit la musique et fait ses premières armes sur scène au Trinity College of Music. Mais il n’a que faire de la musique classique. Ce qui le passionne, lui, c’est le jazz. Il se met à fréquenter les clubs, apprend la trompette. Avec des amis nigérians et antillais, il forme le groupe Koola Lobitos. Une formation jazz à laquelle est ajoutée une pincée de highlife, le style alors à la mode en Afrique. C’est à cette époque qu’il rencontre sa première épouse, Remilekun Taylor. Lui, sa femme et son groupe rentrent au Nigéria en 1963. Mais le succès n’est toujours pas au rendez-vous. En 1968, les choses commencent à bouger quand il rencontre Tony Allen, un batteur exceptionnel, plus tard décrit par Brian Eno comme “peut-être le plus grand batteur qui ait jamais vécu”. Les deux hommes deviennent de grands complices et s’inspirent mutuellement.

 

Une nouvelle vision de l’Afrique, la naissance de l’afrobeat

C’est en 1969 que sa musique prend un nouveau tournant, après sa rencontre avec la chanteuse américaine et militante des Black Panthers Sandra Smith. Elle lui expose les idées de Malcom X et une nouvelle vision de l’Afrique, qui n’est pas accessible sur le continent à cette époque. De retour au Nigéria, il n’est plus le même homme. Toujours avec Tony Allen, il laisse moins de place au jazz dans sa musique, intègre du funk et accorde une place centrale à la musique traditionnelle africaine et aux rythmes yorubas de son enfance. C’est ainsi que naît l’afrobeat. Son groupe, lui, est rebaptisé Africa 70.

 

La guerre du Biafra, le pétrole et la contestation

Durant cette même période, de 1967 à 1970, le Nigéria est en proie à une terrible guerre civile. La guerre du Biafra débute avec la sécession de la région orientale du Nigeria, qui s’auto-proclame République du Biafra sous la direction du colonel Ojukwu. Une prise d’indépendance qui aurait pu être acceptée. Mais, au même moment, d’importants gisements de pétrole sont découverts dans la région. Le gouvernement nigérian n’est alors plus prêt à céder ce territoire. Après trois ans de guerre et de famine, qui auront causé la mort d’un à deux millions de personnes, l’armée fédérale nigériane l’emporte et le Biafra est réintégré. Mais le peuple ne croit pas à l’unité nationale, conscient qu’il s’agissait d’une guerre pour les ressources.

Dans un pays muselé par le pouvoir militaire, Fela Kuti va se faire la voix des opprimés. Dans son club privé, le Shrine, il donne des concerts chaque soir. Les disques, eux aussi, se multiplient. Pour Fela Kuti, un morceau dure au moins dix minutes et parfois jusqu’à cinquante. Véritable chef d’orchestre, il fait entrer les instruments les uns après les autres. Les percussions sont puissantes, les cuivres envoûtants, les envolées au saxophone récurrentes. Sur cette musique toujours joviale et dansante, il scande des discours enflammés contre le pouvoir en place et les inégalités qui font le quotidien des nigérians. Sa musique est censurée par les médias d’Etat mais elle est entendue partout.
 

La République de Kalakuta, grande époque de Fela Kuti

Au milieu des années 1970, sa grande maison d’un quartier pauvre de Lagos, la capitale nigérianne, est déclarée “République de la Kalakuta”. Il y fonde une véritable communauté, où il vit avec ses musiciens et ses danseuses. Il engage également une centaine de jeunes du quartier, destinés à devenir délinquants. Certains deviennent musiciens, d’autres plombiers ou électriciens. La fracture sociale s’accentue dans le pays. D’un côté, il y a une élite corrompue. Et de l’autre des paysans et leurs familles qui ont quitté leurs terres pour tenter leur chance à Lagos, sur la promesse d’emplois dans l’industrie pétrolière. Un mirage que Fela Kuti chante et scande.

Son succès grandissant est de plus en plus mal vu par la dictature militaire du général Obasanjo, qui a grandi dans le même village que Fela Kuti. En 1977, la maison du chanteur est prise d’assaut par des militaires et tous les résidents sont passés à tabac. Au cours de ce raid militaire, sa mère, âgée de 78 ans, est défenestrée. Elle succombera quelques mois plus tard des suites de ses blessures. L’action judiciaire que Fela Kuti engage contre les autorités se solde par un non-lieu, le coup étant imputé à “des soldats inconnus au bataillon”. Il en tirera le titre Unknown Soldier.

 

De la tristesse il tire sa force

Après le décès de sa mère, Fela Kuti redouble d’engagement. Ses textes sont de plus en plus critiques envers le gouvernement. En 1979, il fonde son parti, le Movement of the People (Mouvement du peuple, Mop) et se déclare candidat aux élections présidentielles de 1983. Les autorités cherchent alors à l’en empêcher à tout prix. Ils y parviennent en 1981 lorsque Fela Kuti est arrêté pour possession de cannabis. Dans la foulée, son parti est interdit et sa candidature annulée. La même année, alors qu’il s’apprête à se rendre à New York où il doit enregistrer son nouvel album, il est de nouveau arrêté à l’aéroport de Lagos pour exportation illégale de devises. Il est condamné à cinq ans de prison. Le juge avouera plus tard avoir subi des pressions gouvernementales. Grâce à une mobilisation générale d’artistes qui organisent des concerts de soutien en Europe, à la campagne d’Amnesty International et au renversement de la dictature du général Muhammadu Buhari, Fela Kuti est libéré au bout de dix-huit mois.


 

 
Après sa sortie de prison, il est dévasté et trouve une nouvelle fois refuge dans la musique. Avec son nouveau groupe, Egypt 80, dans lequel jouent ses fils Femi et Seun, il redouble de créativité. Et cette formation aurait pu aller bien plus loin avec Fela Kuti s’il n’avait contracté le virus du Sida. La maladie affecte d’autant plus gravement son corps que les nombreux sévices subis en prison l’ont affaibli.

Il s’éteint finalement le 2 août 1997. Un million de nigérians lui ont rendu hommage lors d’un enterrement qui a paralysé Lagos une journée entière. Vingt ans après sa mort, Fela Kuti reste un symbole fort de la contestation, dans un pays toujours ravagé par la corruption. Son fils, Seun Kuti, continue de faire vivre sa musique avec Egypt 80.
 

[/private]
 
 

Vous aimerez aussi

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !
Décryptage
152 vues
Décryptage
152 vues

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !

JessicaLombardi - 29/06/2018

L'été est là, saison officielle des apéros. Et donc des excès ! Si craquer pour des chips ou une pizza…

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes
Non classé
315 vues
Non classé
315 vues

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes

JessicaLombardi - 29/06/2018

Chers lecteurs,   L'aventure Chronos s'arrête ce vendredi 29 juin. Je vous en expliquais les raisons dans un précédent article.…

L’effet placebo expliqué
Décryptage
131 vues
Décryptage
131 vues

L’effet placebo expliqué

JessicaLombardi - 28/06/2018

L'effet placebo, on le connaît tous, mais sans forcément savoir comment il fonctionne. On peut effectivement se demander comment une…