Comment réagir face au harcèlement de rue ?12 minute(s) de lecture

06/10/2017
88 vues
Le chiffre est consternant. 100% des utilisatrices des transports en commun ont déjà été victimes de harcèlement de rue. Et le phénomène ne se limite pas qu’au métro ou au bus. Ce harcèlement – qui va du “hey t’es charmante” jusqu’aux menaces, à l’intimidation et parfois à la violence physique – se déroule, quotidiennement, dans tous les lieux publics. Obligeant les femmes à changer leur comportement et leurs habitudes pour espérer ne plus en être victime. A l’heure où le gouvernement étudie une pénalisation du harcèlement de rue, faisons le point sur les manières de réagir, que l’on soit victime ou témoin.

[private]

Le harcèlement de rue, c’est quoi ?

Pour être au clair sur le sujet, il convient tout d’abord de définir le harcèlement de rue. Selon l’association Stop harcèlement de rue, il s’agit de “comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeller verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle”. Les formes les plus courantes sont les sifflements, les commentaires sexistes, les interpellations, les insultes et les attouchements. Des comportements qui touchent majoritairement les femmes mais aussi les personnes LGBT (lesbienne, gay, bi, transgenre).

En guise d’exemple, on peut citer les très populaires “Hey madame t’es bonne”, “Balance ton 06 bonnasse”, “Matte un peu son cul à celle-là” ou encore le très direct “Tu suces ?”. Mais les formes sont très diverses et peuvent parfois reprendre le vocabulaire de la drague : “Vous me plaisez”, “Je vous trouve très jolie”, “Vous m’avez charmée”, etc. Cela n’en reste pas moins du harcèlement de rue si ce comportement n’est pas sollicité et que la victime fait comprendre son désintérêt pour les remarques du harceleur.

Qu’elle qu’en soit la forme, le harcèlement de rue – par sa répétition et sa violence – transforme l’espace public en un environnement hostile pour les femmes. Il devient un espace où l’on porte atteinte à leur dignité, à leur liberté. Les incitant parfois à changer leur style vestimentaire, leur démarche, leur mode de transport ou leur itinéraire.

 

Le harcèlement de rue n’a rien à voir avec la drague

Le harcèlement de rue est un fait grave. Ce n’est pas drôle, ce n’est pas un compliment et cela n’a rien à voir non plus avec la drague. En effet, la drague est quelque chose qui se construit à deux : c’est un jeu de séduction mutuel. Il peut parfois arriver dans l’espace public mais il ne faut pas pour autant le confondre avec le harcèlement de rue, qui est “la responsabilité d’un individu qui ignore volontairement l’absence de consentement de son interlocuteur“, toujours selon l’association Stop harcèlement de rue, qui résume la différence ainsi : “La drague est une main tendue, le harcèlement est une main qui s’abat”.

 

La frontière entre harcèlement de rue et agression sexuelle

Il ne faut pas non plus confondre harcèlement de rue et agression sexuelle. Même des femmes qui en ont déjà été victime prennent parfois une agression sexuelle pour un harcèlement de rue, ce qui a pour effet de minimiser la gravité de ce que elles ou d’autres ont vécu. Ce n’est pas parce que tel comportement intervient dans l’espace public qu’il se limite au harcèlement de rue. Une main aux fesses ou tout autre contact physique déplacé non sollicité constitue bien une agression sexuelle. Chose que la société bordelaise de transports en commun TBM ne semble pas avoir compris. Elle a récemment mis en place une campagne de sensibilisation sur le harcèlement, qui était bien nécessaire. Mais on y lit que “peloter” c’est “harceler”, alors qu’il s’agit bien d’une agression. Et, au contraire, le “manspreading” (le fait pour les hommes de s’asseoir les jambes largement écartées) est pris très au sérieux. L’affiche le définit comme le fait pour un homme de “s’exhiber” alors que c’est plutôt celui de “s’étaler”. Le sujet du harcèlement de rue – et plus largement celui de la place de la femme dans l’espace public -mérite donc une sensibilisation et des définitions plus justes pour être vraiment compris.

 

 

Comment réagir quand on est victime

Quand on est victime, réagir au harcèlement de rue est souvent difficile car l’on ne sait pas comment le harceleur va recevoir nos réponses. Va-t-il s’emporter ? Devenir violent ? La crainte l’emporte souvent sur la colère et, finalement, incite à rester muette et tracer sa route. La réaction à adopter dépend donc largement de “comment on sent” la personne. Dans certains cas, il est clair que la personne ne se rend même pas compte que ses propos sont déplacés. Si elle ne semble pas violente et qu’il y a du monde autour, vous pouvez essayer de lui expliquer en quoi ses propos vous heurtent, répondre un “non” ferme ou encore “je n’ai pas sollicité votre avis”.  

Si la personne qui vous harcèle vous fait peur car elle est insistante ou semble violente, essayez d’interpeller du monde autour de vous. S’il y a un groupe d’amis, un couple ou même une famille pas loin, allez vers eux et faites comme si vous les connaissiez. En vous approchant ou en leur faisant la bise, vous pourrez leur glisser sans que le harceleur entende “Cette personne me fait peur, pouvez-vous faire comme si on se connaissait et essayer de le faire partir ?”. S’il n’y a personne autour de vous, repérez un endroit fréquenté à l’horizon et dirigez vous vers celui-ci. Si le harceleur vous suit, vous pourrez plus facilement demander de l’aide une fois entré dans un café ou un magasin.

 

Comment réagir quand on est témoin

S’il est difficile d’agir quand on est victime, les raisons pour ne pas s’en mêler quand on est témoin sont souvent de fausses excuses. Le minimum à faire – et possible dans toutes les situations – est de prévenir une personne compétente : chauffeur dans un bus ou un tramway, agent de sécurité dans les lieux où il y en a, la police. Mais s’il s’agit d’un harcèlement verbal et non d’une agression physique, vous pouvez souvent agir vous même. On ne parle pas là de s’interposer pour calmer la situation mais de créer des “parades” pour donner le temps à la victime de s’échapper. Par exemple, vous pouvez aller vers la victime et faire comme si vous la connaissiez “Hey Marie je t’ai cherchée partout ! Viens les autres nous attendent”. Le fait de donner un faux prénom fera comprendre votre stratagème à la victime et paraîtra plus crédible devant le harceleur. Une autre technique consiste à aller vers le harceleur pour lui demander un renseignement. N’importe lequel : l’heure, un itinéraire, un service ou même une question du type “Je ne vous ai pas déjà vu quelque part ? A la télévision peut-être ?”. L’objectif est d’attirer son attention assez de temps pour que la victime puisse partir.

Si vous être témoin d’un harcèlement et que vous ne vous sentez pas d’agir seul, ou que la personne semble violente par exemple, cherchez les regards autour de vous. Peut-être que d’autres personnes ont remarqué la situation. Même si ce n’est pas le cas, allez les voir et proposez-leur d’agir ensemble. Par exemple en leur disant : “Bonjour. Excusez-moi, vous voyez cet homme là-bas ? Je pense qu’il est en train d’importuner la jeune femme mais j’ai peur d’y aller seul(e). Voudriez-vous venir avec moi et lui demander un renseignement le temps que la femme puisse partir ?” Ou même, si cela est nécessaire, leur demander d’agir physiquement à plusieurs pour maîtriser l’individu. Dans ce cas-là, prévenez également la police.

Un témoin peut donc toujours agir face au harcèlement de rue. Encore faut-il le détecter. D’où l’importance de sensibiliser l’ensemble de la population à ces comportements.

 

Si l’un de vos proches est harceleur

Il peut arriver que l’on se rende compte qu’une personne de notre entourage est un harceleur de rue. Peut-être un collègue qui klaxonne/siffle les filles dans la rue. Un ami qui fait des remarques sur le physique des femmes qui passent quand vous buvez un verre en terrasse. Il est important de ne pas rentrer dans leur jeu et de ne pas s’adonner à ces comportements en groupe. Logiquement, si vous êtes proches, la personne devrait vous écouter. Vous pouvez donc essayer de lui expliquer en quoi son comportement est déplacé. Pas besoin de l’agresser, faites-ça en douceur. Par exemple : “Je sais que toi tu ne le vois pas comme une chose méchante, mais cette fille n’a certainement pas envie que tu la siffles. C’est dégradant, ça met mal à l’aise et ça peut même lui faire peur. Elle, elle ne te connaît pas. Elle ne peut pas savoir que ça ne va pas aller plus loin. Et, puis, globalement, elle n’a pas besoin de connaître ton avis sur son physique.” Ou encore “Je sais que tu aimes bien commenter le physique des filles mais je trouve que tes propos sont dégradants. Imagine si quelqu’un disait ça de ta sœur/mère/copine/cousine/amie. Personne n’a envie d’entendre ça.” Pour étayer votre propos, vous pouvez l’inviter à aborder le sujet du harcèlement de rue avec les femmes de son entourage. Il devrait ainsi mieux se rendre compte à quel point son comportement – qu’il juge peut-être innocent – est en fait déplacé.

 

Libérer la parole

Pour que toutes les personnes soient capables de détecter le harcèlement de rue et de réagir, il faut que la parole soit libérée à ce sujet. Beaucoup d’hommes ne se rendent pas compte de ce que les femmes vivent au quotidien et ont tendance à minimiser le problème : “Mais non, tu exagères. Ça ne doit pas arriver aussi souvent !”. Pour lutter contre ces préjugés, il faut aborder le sujet, et pas seulement entre femmes. Les femmes doivent en parler aux hommes. Les hommes doivent aussi en parler entre eux. Racontez ce qui vous arrive, ce dont vous êtes témoin, invitez vos proches à consulter des pages comme Le projet crocodiles, Paye ta schnek ou la page témoignage de l’association Stop harcèlement de rue. Ainsi, ils se rendront compte de la réalité du harcèlement de rue et seront plus à-même de réagir s’ils sont témoins.

 

Les difficultés d’une pénalisation du harcèlement de rue

La secrétaire d’Etat en charge de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, veut soulever le problème du harcèlement de rue. Elle propose notamment sa pénalisation, mais cela fait débat au sein même des organisations féministes.

Mercredi 27 septembre, Libération publiait la tribune “Contre la pénalisation du harcèlement de rue” de quinze militant(e)s féministes et chercheur(e)s qui travaillent sur la question des violences de genre. Ils y dénoncent notamment le risque de stigmatisation d’une population : “En insérant la catégorie ‘harcèlement de rue’ dans le domaine pénal, la rue devient précisément la cible renouvelée des politiques publiques. Du même coup, elle vise les populations qui l’occupent, lesquelles appartiennent souvent aux fractions paupérisées et racisées”.

Une déclaration qui a entraîné de vives réactions. On peut citer celle de Jack Dion, le directeur adjoint de Marianne, qui juge que la tribune fait “de tout “racisé” un harceleur potentiel mais excusable”. La porte-parole d’Osez le féminisme, Marie Allibert, adopte la même position : “La tribune semble dire que le harcèlement de rue n’est que le fait d’hommes, jeunes, issus de l’immigration ou supposément racisés. Or ce n’est pas du tout ce que nous disent les femmes sur le terrain. Elles nous disent bien que le harcèlement se passe dans tous les quartiers, sur toutes les lignes de métro, et que c’est le fait d’hommes de toute couleur, de tous âges. Il y a effectivement une universalité du machisme et du sexisme.”

Pour elle, le risque d’une pénalisation est ailleurs. Elle craint que celle-ci n’entraîne une “requalification” des délits. Pour ce que le jugement soit plus simple et rapide, on pourrait être tenté de qualifier de harcèlement une agression sexuelle. Ce qui reviendrait à minimiser ce dont les femmes sont victimes dans l’espace public.

La pénalisation a été mise en place à Bruxelles en 2012. Un harceleur de rue encourt ainsi une peine d’emprisonnement d’un mois à un an et/ou une amende de 50 à 100 €. Mais, depuis, seules trois plaintes ont été enregistrées dans la région de Bruxelles. En effet, il est très difficile d’identifier le harceleur et d’apporter des preuves pour porter l’affaire en justice. Outre les cas de flagrant délit et ceux où la police a dû intervenir, il y a très peu de chances qu’une pénalisation soit effective. Et, dans les cas précités, il y a de grandes chances pour qu’il s’agisse d’une agression sexuelle et non de harcèlement de rue.

Le harcèlement de rue, pour être endigué et pour que les victimes ne se sentent plus seules, doit surtout être mieux connu de tous. N’hésitez donc pas à en parler autour de vous, à partager vos témoignages ou à envoyer cet article à vos proches.[/private]

Vous aimerez aussi

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !
Décryptage
152 vues
Décryptage
152 vues

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !

JessicaLombardi - 29/06/2018

L'été est là, saison officielle des apéros. Et donc des excès ! Si craquer pour des chips ou une pizza…

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes
Non classé
315 vues
Non classé
315 vues

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes

JessicaLombardi - 29/06/2018

Chers lecteurs,   L'aventure Chronos s'arrête ce vendredi 29 juin. Je vous en expliquais les raisons dans un précédent article.…

L’effet placebo expliqué
Décryptage
131 vues
Décryptage
131 vues

L’effet placebo expliqué

JessicaLombardi - 28/06/2018

L'effet placebo, on le connaît tous, mais sans forcément savoir comment il fonctionne. On peut effectivement se demander comment une…