Quels sont les intérêts français protégés en Afrique ?12 minute(s) de lecture

17/11/2017
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Un membre des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire capturé par la Légion étrangère © Jonathan Alpeyrie 2008

 

350 soldats au Sénégal et au Gabon, 950 en Côte d’Ivoire. Ces militaires ont pour objectif de “protéger les intérêts français” dans ces pays. Mais quels sont ces intérêts qui nécessitent le déploiement de forces militaires ?
On fait le point.

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Total, Areva, Bolloré, Vinci mais aussi Bouygues, Eiffage, Alstom ou Keolis. Toutes ces grandes entreprises françaises, mais aussi d’autres moins connues, sont implantées en Afrique. Elles sont présentes dans l’exploitation des ressources, la construction, la logistique, les télécoms. Plus de cinquante ans après les mouvements d’indépendance des pays africains, la France reste très présente économiquement en Afrique. Si bien que des militaires français sont établis de manière permanente avec pour mission de “protéger les intérêts français”. Ils sont 350 au Sénégal, autant au Gabon et 950 en Côte d’Ivoire. Il s’agit d’intervenir lorsque des entreprises françaises sont visées par des attentats, comme ce fut le cas par exemple le 23 mai 2013 au Niger, lorsque la mine d’uranium d’Areva à Arlit a été visée. Mais aussi de protéger les ressortissants français lorsqu’une crise politique ou sécuritaire éclate.

Et ces intérêts français en Afrique sont nombreux. Le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) estime la présence française à  1 000 établissements et 80 000 collaborateurs sur place pour un chiffre d’affaires de 40 milliards d’euros. En réalité, il faut gonfler ces chiffres puisque les sociétés adhérentes au CIAN représenteraient environ 75 % de la présence économique française sur place. Des intérêts nombreux donc, et non négligeables économiquement. Ils représentent 17 % de nos exportations (28 milliards d’euros en 2011 et 26 milliards pour les importations). Parmi les grandes sociétés adhérentes du CIAN, on trouve EDF, Bolloré, Total, Lafarge, la Compagnie fruitière ou encore des banques comme la BNP ou la Société Générale.

 

Total et Bolloré au cœur de l’Afrique

Deux très bons exemples de l’implantation française en Afrique sont Total et Bolloré. Le groupe pétrolier français tire 31 % de sa production du continent africain, grâce à l’exploitation de gisements en Algérie, en Angola, au Gabon et au Nigeria notamment. “Total a économiquement besoin de l’Afrique. Nous sommes non-seulement la première entreprise de France, mais aussi, et surtout, le premier investisseur français en Afrique. Et Total a beaucoup plus d’intérêts en Afrique qu’en France”, résumait son PDG, Christophe de Margerie, dans Jeune Afrique.

Le groupe Bolloré, via sa filiale Bolloré Africa Logistics, est le leader du transport et de la logistique en Afrique. Elle est présente dans 45 pays grâce à un réseau de 250 filiales et de 25 000 collaborateurs. Le groupe est l’opérateur des terminaux conteneurs (des infrastructures portuaires qui permettent le chargement et le déchargement des conteneurs) à Abidjan (Côte d’Ivoire), Douala (Cameroun), Tema (Ghana), Lagos-Tincan (Nigeria), Libreville-Owendo (Gabon), Pointe-Noire (Congo) et Cotonou (Bénin).

 

Au Sénégal, la France présente dans tous les secteurs

350 soldats français sont présents au Sénégal pour assurer la défense des intérêts français et appuyer les déploiements opérationnels dans la région. Des forces terrestres, navales et aériennes sont déployées. Dans le cadre du traité de partenariat de défense signé avec le Sénégal en 2013, ces militaires ont notamment pour fonction de contribuer aux missions de sécurité civile en soutien des autorités gouvernementales sénégalaises et d’accompagner le renforcement des capacités africaines en appuyant la formation de leurs contingents et en soutenant leur engagement dans les missions de maintien de la paix. En clair, les militaires français appuient leurs homologues sénégalais dans la lutte contre le terrorisme, notamment par des formations.

 

Les intérêts français au Sénégal sont nombreux, même si ces entreprises sont en perte de vitesse, notamment à cause de la concurrence asiatique, et tout particulièrement chinoise. Selon l’ambassadeur français au Sénégal, Christophe Bigot, la part de marché des entreprises françaises est passée de 25 % à 15 % en quinze ans. Dans le même temps “la part de marché des entreprises chinoises a été multipliée par quatre”. Car si le Sénégal conserve des liens économiques étroits avec son ancien colonisateur, il n’est plus question de lui laisser un champ totalement libre : le pays est aujourd’hui “dans une économie globalisée où la compétitivité est un élément central dans le choix que font les Sénégalais entre les entreprises”, selon le diplomate. Résultat : “ce sont des sociétés anglaises et australiennes qui sont sur le pétrole et le gaz, les phosphates sont contrôlés par un groupe indien et indonésien, les canadiens sont sur les mines d’or, d’autres – peut-être des chinois – s’activent sur la pêche”.

Mais la menace chinoise brandie par Christophe Bigot ne semble pas si inquiétante. En 2014, le ministère français des Affaires étrangères recensait 250 entreprises françaises au Sénégal. En 2016, seules 40 entreprises chinoises étaient implantées dans le pays. Et les français semblent présents dans tous les secteurs d’activité au Sénégal : services financiers, immobilier, commerce, services, industrie, transport, distribution automobile, eau, construction, télécoms, informatique. Et, plus récemment, dans le secteur pétrolier avec deux accords signés avec Total en mai dernier qui permettent au groupe français de “contribuer à dynamiser l’exploration pétrolière en mer profonde et très profonde au large du pays”.

Autre gros chantier confié à une entreprise française, la construction du Train express régional (TER) qui reliera Dakar à la ville nouvelle de Diamniadio, attribuée au mois d’avril à Alstom. Le coût du projet d’infrastructure est estimé à près de 600 milliards de Fcfa (912 millions d’euros). L’exploitation et la maintenance du TER sont elles confiées à la SNCF/RATP.

Ces différents accords ont été soutenus par le président Macky Sall, élu en 2012. Mais ces opposants dénoncent régulièrement la présence “massive” des entreprises françaises dans le pays, qu’ils assimilent à une nouvelle forme de colonisation, parlant parfois de “Françafrique”.

 

En Côte d’Ivoire, 700 entreprises françaises et 2,6 milliards d’investissements

Quelque 15 000 ressortissants français sont établis en Côte d’Ivoire. C’est notamment pour les protéger qu’a été lancée en 2002 l’opération Licorne à la suite d’une tentative de coup d’Etat. La situation politique et sécuritaire du pays n’a eu de cesse de se dégrader, si bien que l’opération a duré jusqu’en 2015. Depuis, 950 soldats français sont toujours présents dans le pays pour appuyer l’armée nationale et protéger les ressortissants en cas de nouvelle crise.

Mais, dixit le ministère de la Défense, “il s’agit d’une zone d’intérêt stratégique pour la France”. En effet, l’ancien colon est le premier investisseur étranger en Côte d’Ivoire avec un stock d’investissements directs étrangers (IDE) de 2,6 milliards d’euros fin 2015, soit près de 40 % du stock total du pays. Les investissements français sont présents notamment dans l’exploitation minière (31 %), l’industrie manufacturière (27 %), l’intermédiation financière (17 %), les transports et l’entreposage (10 %).

Comme au Sénégal, la France et ses grandes entreprises sont présentes dans presque tous les secteurs : finance (BNP Paribas, Société générale, Axa, Allianz France), hydrocarbures (Total, groupe Bouygues), électricité et eau (ECP, Axa), BTP (Bouygues, Fayat, Vinci, Veolia), industrie (Air liquide), agro-industrie (Castel, Michelin, Cémoi, Touton, Compagnie Fruitière, Bel, Danone), transport (Bolloré, CMA-CGM, Egis, Air France), hôtellerie (Accor), distribution (Carrefour, CFAO), télécommunications et audiovisuel (Orange, Bolloré). Au total, il existe environ 700 entreprises françaises en Côte d’Ivoire, dont près de 200 filiales.

Cette coopération économique entre la France et la Côte d’Ivoire est soutenue par le président, Alassane Ouattara. Candidat à l’élection présidentielle de 2010, il est élu président de la République avec 54,1 % des voix selon la commission électorale indépendante et la quasi-totalité de la communauté internationale, France en tête. Il exerce pleinement ses fonctions de chef d’État depuis l’arrestation de Laurent Gbagbo, qui refusait de quitter le pouvoir. Il a été réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2015, un scrutin dont les résultats sont toujours contestés par l’opposition et la société civile.

Mais Alassane Ouattara, proche de Nicolas Sarkozy et ancien directeur général adjoint du FMI, bénéficie du soutien diplomatique de la France, où il a été reçu en visite officielle à plusieurs reprises. Il a notamment été l’invité d’Emmanuel Macron en juin et en septembre. Sur la table lors de ces deux rencontres, le dossier du métro d’Abidjan, la capitale ivoirienne.

Celui-ci a été confié à un consortium dirigé par la société française Bouygues. Le prix de réalisation de ce projet est estimé à 1000 milliards de FCFA (1,5 milliard d’euros).

Mais le début des travaux était bloqué par Alassane Ouattara, qui estimait les coûts particulièrement élevés. Le train urbain d’Addis Abeba, en Éthiopie, a par exemple coûté moins de 300 milliards de FCFA. Même celui du Sénégal, à Dakar, est estimé à près de 500 milliards de FCFA. Des groupes chinois avaient même proposé des devis pour la moitié du prix avancé par l’industriel français.

Pour faire passer la pilule, Paris a donc débloqué en faveur d’Abidjan 2,1 milliards d’euros d’aide, dont 1,4 milliard uniquement consacré à compléter le financement de la ligne 1 du métro. Ce qu’Emmanuel Macron n’a pas manqué de justifier : “Pour la France, ce projet a atteint un record en termes de financement qui se justifie pleinement par son importance. Je me réjouis à ce titre de la finalisation du contrat. C’est un projet qui représente une offre française sans précédent alliant toutes les technologies de nos entreprises qui permettra un aménagement urbain de la ville d’Abidjan.”

La première ligne de métro d’Abidjan s’étendra sur 37,9 kilomètres et servira au transport d’environ 300 000 passagers par jour. Sa construction a été attribuée à la Société de transports abidjanais sur rail (Star) dont le tour de table est constitué du consortium français Bouygues (33 %) – Keolis (filiale de la SNCF- 25 %) et des coréens Hyundai Rotem (33 %) et Dongsan Engineering (9 %).

Une belle opération pour Bouygues, qui est déjà bien implanté en Côte d’Ivoire : il contrôle une bonne partie de la production de gaz et fournit les centrales électriques ivoiriennes. En août 2011, quelques mois après l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, la Banque Mondiale avait dénoncé le prix auquel Bouygues vendait le gaz à l’Etat ivoirien, dénonçant des bénéfices réalisés au détriment de la Côte d’Ivoire. Mais tant que les relations diplomatiques vont bon train, les entreprises françaises voient effectivement leurs intérêts protégés.

 

Au Gabon, 194 millions de dollars de chiffre d’affaires pour Total

350 soldats français sont présents au Gabon pour “défendre les intérêts français et appuyer les déploiements opérationnels dans la région”. Il s’agit notamment pour eux de protéger les 12 000 ressortissants français dans un pays où la situation sécuritaire est particulièrement instable.

A la tête du Gabon de 1967 à sa mort en 2009, Omar Bongo, réélu quatre fois lors de scrutins contestés. En 2009, c’est son fils qui est élu avec 41,7 % des voix lors de l’unique tour d’un scrutin encore une fois remis en question. Ses opposants et une partie de la population dénoncent un “coup d’Etat électoral”. Même chose lors de sa réélection en août 2016. De nombreux observateurs et notamment ceux de l’Union européenne ont souligné des fraudes grossières, en particulier dans la province du Haut-Ogooué d’où est originaire M. Bongo.

Jean Ping, candidat unique de la coalition de l’opposition, a interpellé la communauté internationale à ce sujet, sans succès. Le candidat, son entourage et ses partisans ont subi une violence répression qui a fait des dizaines de morts. Des exactions qui font aujourd’hui l’objet d’une plainte auprès de la Cour pénale internationale.

Pourtant, Ali Bongo bénéficie du soutien diplomatique de la France. Avant lui, son père entretenait déjà d’excellentes relations avec Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Il reste sur sa lignée, échangeant une franche poignée de main avec Emmanuel Macron à New-York lors de l’Assemblée générale annuelle de l’Onu en septembre dernier. Si le président français ne s’est pas clairement exprimé sur le pouvoir en place au Gabon, il est accusé d’hypocrisie par des parlementaires de l’Union européenne, qui lui reprochent de consacrer un “pouvoir illégitime”.

Au coeur des relations diplomatiques avec la France et le Gabon, il y a bien sûr l’économie. Le père d’Ali Bongo, Omar Bongo, avait sa définition des relations franco-africaines : “L’Afrique sans la France, c’est la voiture sans le chauffeur. La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant.” Et, justement, du pétrole, on en trouve beaucoup au Gabon. Qui l’exploite ? Sans surprise : Total. Au 2e trimestre 2016, le chiffre d’affaires de Total Gabon s’élevait à 194 millions de dollars, en hausse de 33 M$ (+20%) par rapport au 1er trimestre 2016 (161 M$). Des intérêts français bien protégés, contrairement au peuple gabonais qui vit sous le règne des Bongo depuis cinquante ans, avec la complaisance des présidents français successifs.
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