Pourquoi a-t-il fallu plus de 20 ans pour interdire les insecticides néonicotinoïdes ?8 minute(s) de lecture

29/05/2018
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Il y a un mois maintenant, l’Union européenne a décidé d’interdire trois néonicotinoïdes, des insecticides jugés dangereux pour les abeilles. Pourtant, ces produits étaient sur le marché depuis les années 1990. Pourquoi a-t-il fallu plus de 20 ans pour parvenir à leur interdiction ? On fait le point.

 
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Une bataille de longue date s’est terminée vendredi 27 avril, lorsque les États membres de l’Union européenne ont adopté la proposition de la Commission d’interdire trois néonicotinoïdes (la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame) à toutes les cultures en plein champ. Des produits qui suscitent la controverse depuis leur déploiement dans les années 1990.

C’est dès 1994 que des apiculteurs français signalent de graves troubles affectant leurs colonies. Des troubles qui vont jusqu’à la mort plus ou moins rapide des abeilles ! Ils apparaissent alors principalement au début de la floraison des tournesols, qui fournissent une abondante quantité de nectar et de pollen aux insectes.

Après une enquête de terrain, les apiculteurs constatent qu’un nouvel insecticide est utilisé pour le traitement préventif de cette culture : l’imidaclopride, de la famille des néonicotinoïdes. Ces insecticides sont des neurotoxiques, c’est-à-dire qu’ils agissent sur le système nerveux central des insectes.

Le produit incriminé, appelé Gaucho sous sa formulation commerciale, est produit par la firme chimique allemande Bayer. Cet insecticide n’est pas pulvérisé sur les plantes mais enrobe les graines de tournesol, à partir desquelles il se déplace dans toute la plante.

 

Trois chercheurs et un parcours semé d’embûches

Les apiculteurs alertent les pouvoirs publics ayant autorisé l’emploi de cette substance, mais n’obtiennent aucune aide de la part. Ils se tournent alors vers des scientifiques, susceptibles d’apporter les preuves de la toxicité de cette substance.

Peu de chercheurs acceptent de s’impliquer, pressentant certainement que la tâche serait semée d’embûches. Pas tant pour des raisons scientifiques, mais plutôt à cause des acteurs impliqués : l’État et les tenants de l’agriculture intensive, notamment Bayer, qui commercialise l’insecticide.

Seuls trois chercheurs acceptent finalement de se lancer dans “l’aventure” : Jean‑Marc Bonmatin (chimiste au CNRS), Luc Belzunces, (toxicologue à l’INRA) et Marc Colin (pathologiste à l’Anses).

Leurs premiers résultats, publiés d’abord dans des rapports de recherche pour le ministère de l’Agriculture, puis dans des journaux scientifiques, montrent que les abeilles sont exposées à l’imidaclopride par le nectar et le pollen. La molécule leur est très toxique, et ce même lorsque les concentrations sont faibles. Elle provoque notamment des perturbations neurocomportementales pouvant expliquer l’origine des troubles et mortalités constatés par les apiculteurs.

 

Une “maladie noire” ?

L’implication de l’imidaclopride dans les mortalités d’abeilles est alors démentie par certains, qui prétendent – sans aucune démonstration scientifique – que ces troubles relèvent d’un “mal français”. Selon eux, les apiculteurs ne s’occuperaient pas bien de leurs colonies et celles-ci seraient victimes de la “maladie noire”, qui entraîne une paralysie chronique d’origine virale.

Mais cette théorie n’explique pas pourquoi les troubles et la mortalité surgissent, soudainement, au moment de la miellée de tournesol. Les apiculteurs cesseraient-ils de s’occuper correctement de leurs colonies à cette période précise ? Cela ne fait pas de sens ! D’autant que, les années précédentes, les mêmes tournesols non traités ne provoquaient aucune maladie.

 

Des études prises en compte pour l’homologation se révèlent insuffisantes

En 2001, soit sept ans après les premiers signalements, le ministre de l’Agriculture de l’époque, Jean Glavany, décide de la création d’un groupe d’une vingtaine d’experts. C’est le Comité scientifique et technique de l’étude multifactorielle des troubles des abeilles (CST). Il s’est réuni deux années durant et a publié son rapport final sur le Gaucho en 2003.

Avec une conclusion on ne peut plus claire :

“Dans l’état actuel de nos connaissances, selon les scénarios développés pour évaluer l’exposition et selon les facteurs d’incertitude choisis pour évaluer les dangers, les rapports (…) obtenus sont préoccupants. Ils sont en accord avec les observations de terrain rapportées par de nombreux apiculteurs en zones de grande culture (maïs, tournesol), concernant la mortalité des butineuses, leur disparition, leurs troubles comportementaux et certaines mortalités d’hiver. En conséquence, l’enrobage de semences de tournesol et de maïs par le Gaucho conduit à un risque significatif pour les abeilles.”

Après la publication de ce rapport, pour la première fois, la toxicité de l’imidaclopride pour les abeilles est reconnue. Le ministre de l’Agriculture décide de suspendre l’utilisation du Gaucho sur deux cultures très visitées par les abeilles : le tournesol et le maïs.

La nouveauté avec le travail de ce Comité, c’est l’analyse critique des études transmises par Bayer et par les chercheurs publics (INRA et CNRS principalement). Les chercheurs ont notamment voulu s’assurer que les échantillons étaient en nombre suffisant et représentatifs des conditions naturelles, que des lots contrôles (non traités) étaient bien présents, etc.

L’application de ces critères a conduit à rejeter un grand nombre d’études de qualité scientifique insuffisante qui avaient pourtant été prises en compte pour l’homologation du Gaucho.

 

Des évaluations scientifiques trompeuses

Les conséquences de l’étude du fameux vont bien plus loin. En 2011, la Commission européenne demande à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) d’apprécier, avant toute mise sur le marché, la qualité des évaluations portant sur les risques que les pesticides représentent pour les abeilles. Et tout particulièrement d’expertiser le système d’évaluation environnementale basé sur les recommandations de l’International Commission for Plant‐Bee Relationships (ICPBR), une organisation proche des firmes phytosanitaires.

Suite à cette demande, un groupe de travail de l’EFSA rédige en 2012 un avis scientifique constatant que la toxicité des pesticides mis sur le marché n’a pas été correctement évaluée ! Plusieurs aspects essentiels n’ont en effet pas été pris en compte, comme la toxicité sur les larves, les effets à long terme sur les colonies, la toxicité chronique sur les adultes ou encore la toxicité sublétale. C’est-à-dire le fait que les abeilles peuvent se trouver désorientées après une exposition à un insecticide, ne retournant pas à leur ruche et mourant rapidement.

Les experts montrent également que les essais conduits sur le terrain suivent une seule ligne directrice, très peu protectrice, établie par l’ICPBR. Les expositions des abeilles aux produits systémiques enrobant les graines, tels que les néonicotinoides, n’étaient ainsi pas réellement considérées.

Depuis la fin des années 1990, les effets de ces produits sur les abeilles n’ont ainsi pas été évalués correctement avant leur mise sur le marché. Et si l’EFSA a proposé en 2013 un nouveau guide pour l’évaluation de ces risques pour les abeilles domestiques et sauvages, ce document n’est toujours pas complètement suivi par les instances d’évaluation du risque au sein de l’Union européenne.

 

Des informations toujours manquantes

En 2013, l’EFSA évalue les risques associés à l’utilisation de trois néonicotinoides : la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame, utilisés pour le traitement des semences.

En se basant sur les arguments de l’avis scientifique de 2012 notamment, l’EFSA identifie un certain nombre de risques aigus associés à l’utilisation de ces produits. Certaines évaluations n’ont cependant pas encore pu être finalisées, les données fournies par les firmes étant incomplètes.

Vingt ans après la mise sur le marché de l’imidaclopride et de composés voisins, certaines données n’ont toujours pas été fournies par les compagnies phytosanitaires en vue de finaliser l’évaluation de leur toxicité ! Malgré cette absence, ces substances ont été autorisées.

À la suite de cette nouvelle évaluation, la Commission européenne s’est donc résolue à proposer aux États membres de l’Union de suspendre l’autorisation de ces trois insecticides néonicotinoïdes, sauf pour les cultures non attractives pour les abeilles et les céréales d’hiver. Ces trois substances restent donc toujours très largement utilisées dans l’environnement.

En février 2018, soit 17 ans après le rapport du CST et 24 ans après les premiers signalements, l’EFSA publie enfin une nouvelle évaluation qui montre que la plupart des utilisations des pesticides néonicotinoïdes représentent un risque pour les abeilles sauvages et domestiques.

 

Une nouvelle commission pour l’autorisation des pesticides

Terminons toutefois sur une note d’espoir : en janvier 2018, le Parlement européen a décidé de créer une commission spéciale chargée d’enquêter sur les modalités d’autorisation des pesticides en Europe.

Il n’y a plus qu’à espérer que les parlementaires proposent de nouvelles modalités d’homologation de ces produits, basées sur les connaissances scientifiques les mieux établies, et garantissant l’absence de conflits d’intérêts des experts et des institutions en charge de ces évaluations.
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