Comprendre le conflit au Yémen9 minute(s) de lecture

05/02/2018
260 vues
Depuis près de quatre ans, le Yémen est le théâtre d’un violent conflit. Il oppose d’un côté les forces gouvernementales, fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi, et de l’autre la rébellion houthiste, qui s’est emparée d’une partie du pays. Cette guerre a déjà fait près de 9 000 victimes depuis 2015. Le pays vit désormais au rythme des combats, des bombardements aériens de la coalition arabe et de la destruction de ses infrastructures. Famine et problèmes sanitaires affectent la population. Une conflit qui paraît impossible à résoudre de manière diplomatique tant les acteurs et les intérêts en jeu sont multiples. Décryptons tout ça.

 
[private]

A l’origine, une fracture Nord/Sud

Le Yémen est un jeune pays de 27 millions d’habitants situé au Sud-Ouest de la péninsule arabique. Il est entouré au Nord par l’Arabie Saoudite, à l’Est par Oman et à l’Ouest par le détroit de Bab-el-Mandeb, qui le sépare de Djibouti et de l’Erythrée.
 

 
Le conflit qui se joue depuis 2014 n’est qu’un nouveau chapitre dans l’histoire chaotique du Yémen. Le pays a été marqué ces dernières décennies par les rivalités entre tribus locales, les ingérences étrangères, les montées sécessionnistes et la présence d’Al-Qaïda.

En 1990, la République arabe du Yémen, ou Yémen du Nord, et la République démocratique populaire du Yémen, ou Yémen du Sud, ont fusionné pour former un seul Etat. C’est la naissance de la République du Yémen, dont la capitale est Sanaa, au Nord. Mais l’Etat central a tout de suite peiné à imposer son contrôle sur l’ensemble du territoire. La fracture Nord/Sud est en effet entretenue par les revendications sécessionnistes du Sud et par la rébellion des Houthistes au Nord.

Les Houthistes, devenus acteurs principaux du conflit qui se joue actuellement, sont de confession zaïdite, une branche minoritaire de l’islam chiite, qui représente aujourd’hui plus de 40 % de la population yéménite. Le mouvement houthiste a été créé en 1994 par Hussein Al-Houthi et ses frères. Depuis, ils dénoncent leur marginalisation et demandent plus d’autonomie. Leur fief est situé à Saada, dans les montagnes du Nord du pays. C’est depuis cette ville qu’ils ont mené plusieurs insurrections, affaiblissant durablement l’Etat.

 

En 2011, en plein Printemps arabe, la révolution yéménite provoque le départ du président Ali Abdallah Saleh, après 33 ans de règne. Son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, lui succède en février 2012 lors d’une élection où il est le seul candidat. Lors d’une période de transition qui doit durer deux ans, il a pour mission de mener la transition et de rédiger la nouvelle constitution. Mais il peine à stabiliser le pays et à le redresser économiquement.

La tâche est complexe, notamment à cause des discussions autour du futur découpage de l’Etat fédéral en six régions. Le projet prévoit que le gouvernorat de Saada, fief des rebelles houthistes, soit intégré à un territoire plus vaste au Sud. Mais ces derniers refusent : ils veulent une région qui leur soit propre et un accès à la mer.
 

Le double-jeu de l’ancien président Saleh

Les négociations sont bloquées et, début 2014, les houthistes lancent une offensive vers le littoral, pour obtenir l’accès à la mer qu’ils convoitaient. Mais ils ne s’arrêtent pas là. Ils progressent ensuite vers le Sud et parviennent à mobiliser une partie de la population en se présentant comme le mouvement des déshérités. En septembre 2014, ils prennent la capitale, Sanaa, en s’alliant à l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Ce dernier est resté dans la capitale après son éviction et peut encore compter sur le soutien d’une grande partie des forces armées. C’est un volte-face stratégique pour l’ex-président qui avait combattu les houthistes dans leur fief du Nord durant six ans. Avec cette nouvelle alliance, les houthistes parviennent à prendre le pouvoir en janvier 2015. Fin février, le président Hadi fuit dans le Sud du pays. Les houthistes poursuivent alors leur progression vers le Sud. Ils prennent Taëz puis se dirigent vers le port stratégique d’Aden. Les rebelles contrôlent alors l’Ouest du pays, la partie la plus peuplée.

L’alliance entre l’ancien président Saleh et les rebelles houthistes aura duré deux ans. Le 2 décembre 2017, il a fait un nouveau volte-face en se rapprochant du camp saoudien, soutien du président Hadi, dans l’objectif de faire lever le blocus à l’origine d’une situation humanitaire critique. Les houthistes dénoncent alors une trahison. Le 4 décembre, les rebelles annoncent avoir tué l’ex-président, faisant circuler des images de son cadavre sur les réseaux sociaux. Dans la foulée, sa mort est confirmée par des cadres de son propre parti.

 

Une guerre confessionnelle attisée par l’Arabie Saoudite et l’Iran

Pour comprendre la formation du camp saoudien, il faut remonter au 25 mars 2015. L’offensive houthiste sur Aden, capitale du Sud où le président Hadi s’est réfugié, entraîne sa fuite à Riyad, en Arabie Saoudite. Dès le lendemain, l’Arabie Saoudite réagit et déclenche l’opération Tempête décisive. C’est la création de la coalition arabe, composée de neuf pays : l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie, le Soudan, le Qatar, Bahreïn, le Koweït, les Emirats arabes unis et le Maroc. L’Arabie saoudite, sunnite, dirige les opérations. Son objectif affiché est de protéger sa frontière Sud. Mais elle veut surtout stopper l’influence de l’Iran, son grand rival chiite. L’Iran est accusé de soutenir et d’armer la rébellion houthiste, qui appartient elle aussi au chiisme. La véritable peur de l’Arabie Saoudite, c’est de voir un Etat chiite à ses portes.

Depuis le début de cette intervention, au-delà du conflit local, le Yémen est devenu un point de tension de la guerre régionale entre les deux grandes puissances du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et l’Iran. Chacune repose sur une instrumentalisation des courants de l’islam : le sunnisme et le chiisme.

>> Lire aussi : Sunnisme et chiisme, d’une querelle de succession à la division d’une région

 

L’intervention de l’Arabie Saoudite et de ses alliés a été critiquée à maintes reprises. Elle est légale mais doit respecter l’article 3 de la convention de Genève. Cela veut dire, entre autres, protéger les civils et cibler exclusivement des installations militaires. Or, de nombreux raids menés par l’Arabie Saoudite ont occasionné des pertes civiles. Fin 2015, au moins 131 personnes, dont des femmes et des enfants, ont été tuées dans le bombardement d’une salle où était célébré un mariage. En octobre 2016, une cérémonie funéraire a été visée, faisant plus de 140 morts.

Les rebelles houthistes sont également accusés de crimes de guerre : détentions arbitraires, disparitions forcées d’opposants, attaques aveugles tuant de nombreux civils, pose de mines antipersonnel. D’après l’Onu, les attaques des rebelles ont tué 475 civils et blessé 1 121 personnes entre le 1er juillet 2015 et le 30 juin 2016.

 

Un mouvement séparatiste au Sud

Avec le conflit, les velléités sécessionnistes du Sud n’ont pas cessé, au contraire. Une partie de la population a très mal pris le repositionnement du gouvernement dans la région. Ainsi, dimanche 28 janvier, les séparatistes ont pris le siège du gouvernement provisoire à Aden pour réclamer son départ. Dans la foulée, le chef du gouvernement a demandé à la coalition sous commandement saoudien, présente dans la ville, d’intervenir pour éviter le chaos.

En mai 2017, l’ancien gouverneur d’Aden, Aidarous al-Zoubaidi, a pris la tête du Conseil de transition du sud. Les Emirats arabes unis, qui font partie de la coalition arabe emmenée par l’Arabie Saoudite et soutenant le gouvernement de M. Hadi, ont également entraîné une force qui soutient le conseil de transition de M. Zoubaidi. Ce double-jeu émirate risque de complexifier encore un peu plus le conflit.

 

Une forte présence djihadiste dans le Sud

Autre branche du conflit, la lutte contre les forces djihadistes en place dans la région et qui ont profité de la guerre et du chaos pour asseoir leur influence. En tête de liste, l’organisation djihadiste Al-Qaïda dans la péninsule arabique (sorte de filiale yéménite d’Al-Qaïda), qui a profité de la guerre pour renforcer son implantation locale, notamment dans le Sud. Depuis l’élection de Donald Trump, les Etats-Unis ont intensifié leur présence dans la région, avec comme but affiché de détruire AQPA.

L’organisation Etat islamique (EI) a elle aussi profité de la situation pour élargir son influence dans le pays. En mai 2016, l’EI avait revendiqué un attentat à Aden, qui avait fait plus de 40 morts. Quelques mois plus tard, les autorités yéménites ont démantelé une cellule de l’Etat islamique responsable de plusieurs attentats contre la police et l’armée, toujours à Aden.

C’est donc dans le Sud du pays que se concentrent les différents acteurs : gouvernement, rebelles houthistes, coalition arabe, séparatistes et, enfin, djihadistes.

 

La pire crise humanitaire au monde

Dans tout le pays, la situation sanitaire est critique. Les infrastructures ont été endommagées par les bombardements. Celles qui demeurent sont désorganisées. Seules quelques antennes médicales sont encore opérationnelles. Un contexte qui a favorisé une épidémie de choléra, arrivée en avril 2017 et qui toucherait aujourd’hui un million de personnes.

Cette maladie est provoquée par la bactérie Vibrio cholerae, qui contamine l’eau et les produits alimentaires. Elle engendre des diarrhées sévères et une déshydratation parfois mortelle. C’est la destruction d’infrastructures comme les stations de pompage d’eau qui a favorisé le développement de l’épidémie.

Le Yémen est également frappé par “la plus grande crise alimentaire au monde”, selon les mots du secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres. Dans ce pays de 27 millions d’habitants, environ 17 millions de personnes souffrent de la faim. Le sort des enfants est particulièrement préoccupant : “un enfant de moins de 5 ans meurt au Yémen toutes les dix minutes de causes évitables”, déplorait Antonio Guterres.

La cause de cette famine ? Le blocus du port d’Hodeïda, principale voie d’acheminement de nourriture. Les organisations humanitaires estiment qu’à peine 10 % des marchandises à destination des civils passent ce point. La responsabilité de la communauté internationale a été mis en avant par des responsables d’ONG. En effet, la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’Onu, censée imposer “un embargo sur les armes à destination des houthistes et de leurs alliés”, a engendré un quasi-blocus du matériel médical et de la nourriture.

 


[/private]
 
 

Vous aimerez aussi

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !
Décryptage
152 vues
Décryptage
152 vues

Cinq recettes pour un apéro dînatoire gourmand mais sain !

JessicaLombardi - 29/06/2018

L'été est là, saison officielle des apéros. Et donc des excès ! Si craquer pour des chips ou une pizza…

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes
Non classé
314 vues
Non classé
314 vues

A la rentrée, Chronos devient Cinq minutes

JessicaLombardi - 29/06/2018

Chers lecteurs,   L'aventure Chronos s'arrête ce vendredi 29 juin. Je vous en expliquais les raisons dans un précédent article.…

L’effet placebo expliqué
Décryptage
131 vues
Décryptage
131 vues

L’effet placebo expliqué

JessicaLombardi - 28/06/2018

L'effet placebo, on le connaît tous, mais sans forcément savoir comment il fonctionne. On peut effectivement se demander comment une…